Du 30 novembre 2019 au 22 février 2020

Les semences / « Supermâle et autres tératologies marines » / Stéphanie Sagot

Les semences / « Supermâle et autres tératologies marines » / Stéphanie Sagot

Dans le cadre du programme Les semences proposé par Stéphanie Sagot, artiste associée de La cuisine, centre d’art et de design.

Vue d’exposition. Au mur Hermaphrodite endormi.e, sculpture textile, 2019
Au sol : Bibelots présentés en horde ou quelque chose comme la couleur dans le tube, installation (céramiques, kits électriques, paillettes), 2019. Photos Yohann Gozard
Yohann Gozard


« À l’intérieur, l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords. »

Francis Ponge, poème L’huître, dans Le parti pris des choses, 1942.

Les enfants dorment

dans l’air parfumé des déchets enfouis,

les pères stériles

fredonnent des berceuses aux enfants qui ne sont pas nés.

Janice Mirikitani, Love Canal, 1987

Comment aurais-je pu connaître, sans rencontrer Stéphanie Sagot, l’existence de cet organisme « super-mâle » génétiquement modifié par l’IFREMER (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) pour produire des organismes « super-stériles » ?
Fille et petite-fille d’ostréiculteur, ses parents ont vu naître sur la côte atlantique l’huître des quatre saisons, celle qui n’est plus fertile, et par conséquent qui n’est plus laiteuse, celle qui satisfait le désir présumé du consommateur. Dans ce coquillage d’à peine quelques centimètres se concentre une histoire de la domination et du contrôle de la Nature, de l’exploitation des ressources de la Terre jusqu’à la stérilité et de la négation du féminin. L’exposition est conçue comme un récit entropique et éco-féministe autour de l’huître triploïde croisant l’économique, l’ écologique et le domestique.

Marta Jonville, directrice de La cuisine.

Supermâle est une huître manipulée génétiquement et brevetée par l’IFREMER, l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer, un reproducteur tétraploïde hors pair dont la semence, libérée par choc thermique, féconde des millions d’œufs. Vendu comme grand mâle reproducteur aux écloseries, il permet de produire des huîtres triploïdes, c’est-à-dire des huîtres qui ont trois jeux de chromosomes au lieu de deux, et qui sont – théoriquement – stériles.
Ces mollusques, hermaphrodites à l’état naturel, sont nommés « huîtres des quatre saisons », alors qu’ils sont dissociés de la saisonnalité et de tout ce qui nous raccroche à la vie et à ses cycles. Ils ne développent donc pas de semences l’été, ce que l’on nomme improprement « laitance » qui pourrait dégouter le consommateur.
Libérés de leurs contraintes hormonales, les enfants de Supermâle peuvent mettre leur énergie à grossir plus rapidement en offrant une meilleure rentabilité commerciale. Biberonnés aux antibiotiques, ces mollusques restent fragiles, et leur stérilité, au final toute relative, inquiète quant à sa dissémination en milieu naturel, avec des répercussions possiblement désastreuses sur la biodiversité de l’espèce.

Supermâle, ce monstre marin, est le triste héros de mon exposition, conçue comme une narration écoféministe qui entraîne avec elle les questions écologiques de la destruction de nos océans. Elle met en scène une tératologie marine – la tératologie étant l’étude des anomalies du vivant - issue plus ou moins directement de l’impact de l’Homme sur les espèces.
Fille et petite-fille d’ostréiculteur.rice.s sur le bassin de Marennes-Oléron, je m’y adresse à mon fils, Ulysse. Dans le songe abîmé d’une hétérotopie mêlant le domestique et l’océanique, j’y évoque, à travers le prisme de la vie aquatique et par le biais d’installations, de sculptures, de lectures et d’une performance, la vie des choses dans notre monde moderne, leur beauté fragile, leur lente agonie mais aussi, en invoquant « l’hermaphrodisme sacré » de l’huître, de possibles échappées.
Un songe qui parle d’où l’on vient et qui regarde vers où l’on va. Une distorsion du réel qui aborde la filiation et ce qui persiste quand on a cessé d’y croire.

Stéphanie Sagot
www.stephaniesagot.com

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